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Procès en appel Ngenzi et Barahira. Vendredi 18 mai 2018. J8

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La journée commence par la projection du film «Tuez-les tous» de Raphaël GLUCKSMANN, David HAZAN et Pierre MEZERETTE.

Audition de monsieur Raphaël GLUCKSMANN, directeur du Nouveau Magazine littéraire.

Dans l’histoire de l’humanité, on reconnaît trois génocides au XXème siècle, dont deux qui ne font l’objet d’aucune contestation. Le génocide des Tutsi est du même ordre que celui des Juifs. Il a été planifié, avec la volonté d’exterminer jusqu’au dernier. Impossible de confondre les notions de « guerre » et de «génocide» et il est important de parler du génocide des Tutsi avec le même respect que lorsqu’on parle du génocide des Juifs. Le témoin avoue que « ce génocide a fracturé (sa) vie en deux.» Il est important de déterminer les responsabilités de chacun car il y a trop de légèreté, en France quand on évoque le génocide des Tutsi.

Le témoin de préciser qu’un génocide consiste à « la mise à mort de l’Être humain », par une machine de mort organisée. Les tueries ne devaient rien au hasard. Et de s’aligner sur la position de madame Alison Des Forges qui parle de « la propagande en miroir ». (NDR. Posture qui consiste à accuser l’autre des méfaits ou des crimes qu’on a commis soi-même.)

Madame SIMEONI, la présidente de la Cour d’assise,  demande au témoin pourquoi alors que le parallèle avec le génocide des Juifs d’Europe est bien reconnu, pourquoi le génocide des Tutsi est très peu dans les consciences. Le témoin rappelle les propos du président MITTERRAND : «Dans ces pays-là, un génocide, ce n’est pas trop important » (NDR. Voir l’article de Patrick de Saint-Exupéry dans le Figaro du 12/01/1998.) En parlant de l’Afrique, on préfère parler de « massacres interethniques », ce qui est une forme de racisme. Et ce n’est pas du tout le cas au Rwanda.. Le Rwanda était un pays aussi bien organisé que l’Allemagne des années 20. Et dès son origine, on a mis en place une propagande en vue de nier le génocide. On a parlé du «double génocide», « une forme grise », comme si on accusait l’Armée Rouge d’avoir commis un génocide. Les crimes de guerre par l’Armée Rouge et les alliés occidentaux ne remettent pas en cause le génocide des Juifs. Le FPR a commis des crimes de guerre, mais pas de génocide.

Sur questions de la présidente, le témoin rappelle les caractéristiques communes que l’on peut trouver entre les génocides. (NDR. On peut regretter que le génocide des Arméniens n’ait jamais été évoqué même s’il ne bénéficie pas de la même reconnaissance.) Il ajoute qu’il n’y a pas de génocide sans négationnisme. Posture qui rencontre une peur qui est en chacun d’entre nous. Dire que c’est compliqué, c’est plus facile, ça rassure. En tout cas, ce n’est pas « une affaires de salauds contre d’autres salauds ». (NDR. Allusion à l’émission au cours de laquelle Natacha POLONY, qui débattait avec le témoin, et au cours de laquelle elle a utilisé cette expression inacceptable.)

Toujours sur question de madame la présidente, le témoin évoque les conditions dans lesquelles il a été amener à produire ce documentaire avec deux de ses amis. Raphaël GLUCKSMANN parle ensuite de la situation des rescapés dans le Rwanda actuel, affirmant que leur parole dérange le pouvoir, que ces derniers ne sont pas mis en avant par les responsables politiques, sauf en période de commémorations, qu’ils sont plus misérables que les paysans les plus pauvres. La tristesse des rescapés ne serait pas bonne pour l’image du pays. Le pouvoir actuel de Kigali résumerait la situation ainsi : «Il y avait une très mauvaise gouvernance avant, mais la nation est bonne. Il n’y a donc pas de place pour le  ressassement  des souvenirs, ce qui, pour les rescapés serait «la double peine ». (NDR. Ces propos , à mon sens, devraient pouvoir être plus nuancés.» Et de préciser que, pour le tournage du film, ils n’ont pas rencontré de difficultés particulières. La seule difficulté, « c’est le temps qu’il faut prendre » pour rencontrer les gens.

Quant à prétendre qu’on ne pourrait pas juger des génocidaires si on n’est pas allé au Rwanda, c’est «un raisonnement qui invalide le sens de la justice. Il faudrait être témoin oculaire de chaque crime pour pouvoir juger ? C’est la négation même d’une cour.»

Un des magistrats assesseurs demande à partir de quand s’impose l’idée de génocide. Le témoin répond qu’il est difficile de trouver un moment précis mais que la volonté de se débarrasser des Tutsi est présente depuis très longtemps. L’idée germe au sein de l’Akazu, avec la création du Hutu Power en 1993. Dès l’attentat, ce sont les extrémistes qui prennent le pouvoir.

Maître Michel LAVAL, avocat du CPCR, s’exprime à son tour : « Une question me préoccupe, celle du «plan concerté». Plusieurs intellectuels ont tout de suite parlé de génocide. En France, il faut prouver un plan concerté. S’il y a eu « plan concerté, pourquoi ? »

Le témoin. Non seulement il y a eu un plan, mais il a été exécuté comme il était prévu. Dès le 7 avril au matin les milices sont en route pour tuer. Et de rajouter que tous les témoins qu’ils ont entendus pour réaliser leur firmes leur ont dit qu’ils avaient reçu des ordres. Dans un génocide, ily a obligatoirement une organisation préalable qui implique toutes les composantes de l’Etat. « La question qui vous préoccupe est la queqtion centrale » car il n’y a pas de génocide sans plan concerté. Ce sont les miliciens qui expliquent le mieux ce plan quand ils donnent les taches  qui leur ont été assignées.

Maître Rachel LINDON, avocate de la LICRA, revient sur la propagande en miroir mise en lumière par madame Alison DES FORGES et qui consiste à mettre en parallèle le génocide et les crimes du FPR. Le témoin rappelle que cette propagande en miroir rappelle le génocide des Juifs. Les tueurs de Butare s’inspirent de la propagande nazie. Mettre en parallèle génocide et crimes de guerre, c’est continuer la propagande du génocide.. On renvoie tout le monde dos à dos.

A son tour, maître GISAGARA intervient. «La dernière partie de votre documentaire est consacrée aux rescapés. Vous restituez leur détresse, une détresse qui est toujours intense. Le temps apaise-t-il les cœurs.»

Le témoin. Le temps ne change rien à la douleur. Le temps s’est arrêté pour les rescapés entre avril et juillet 1994. Ils ont été exclus de la communauté des hommes et ont réintégré une vie qui n’est plus la leur. Le pouvoir que l’on accuse de fabriquer des témoignages leur demanderait de se taire ? La justice a été en partie sacrifiée. Vous êtes seul et le bourreau vit en famille. Votre violeur vit à côté de vous.. Les rescapés sont seuls et pour eux, ça n’ira jamais mieux. Mais on leur demande de tourner la page !

Monsieur BERNARDO, l’avocat général, interroge le témoin à son tour et revient sur l’ambigüité de la France. Les autorités françaises n’auraient-elles pas été elles-mêmes victimes de cette propagande ? Le témoin de préciser que la volonté de l’Etat français était de s’opposer au FPR et effectivement, nos responsables politiques, les coopérants « se sont fait rouler dans la farine ». Les responsables rwandais n’étaient pas des pantins, ils savaient ce qu’ils faisaient. On trouve aussi la propagande en miroir chez les dirigeants français, et c’est une réaction raciste. Il faut tout de même rappeler que les acteurs du génocide, ce sont d’abord les Rwandais.

Monsieur BERNARDO se demande si la France n’a pas été prise au piège de son propre légalisme ! C’est un reproche majeur que l’on peut faire aux autorités françaises, continue le témoin, celui de n’avoir pas vu que les massacres des années 90/93 étaient un prélude. Elles vont même jusqu’à recevoir en France des envoyés du gouvernement intérimaire (NDR. Qui est en train de perpétrer le génocide !) Elles continuent à livrer des armes ! Il y a là un aveuglement continu des autorités françaises qui refusent toute démarche de demande de pardon.

«Pourquoi les médias ne parlent-ils pas de génocide début avril 1994 » demande l’avocat général ? «C’est une vaste question » reconnaît le témoin.. Certains médias et journaux en ont parlé assez vite. » (NDR. L’Humanité, La Croix (qui relaie en avril un appel au secours que je lance personnellement)  ont parlé du génocide, puis Libération et le Figaro). «D’autres, comme mon journal du soir préféré (NDR. Le Monde), ont volontairement désinformé. La gestion générale de l’événement par les médias est calamiteuse.» C’est l’émergence du choléra dans les camps du Zaïre qui va provoquer un emballement en oubliant de rappeler qu’au Rwanda un génocide a été commis. Et monsieur GLUCKSMANN d’ajouter : «On sous-estime le niveau de fainéantise des journalistes.»

Monsieur BERNARDO poursuit. « En avril, on parle de guerre ethnique et pas de génocide. Qu’y a-t-il derrière ce silence assourdissant ? » Le témoin d’évoquer son expérience en Tchétchénie où malgré l’ampleur des massacres, il n’a jamais parlé de génocide. Il y a un « effroi légitime à ne pas employer ce terme ». « Le mot génocide effraie et il est normal d’être précautionneux dans son emploi. » De rajouter que le Rwanda n’était pas un centre d’intérêt pour la presse.

Maître BOURGEOT, avocate de Tito BARAHIRA, précise tout de suite que si des chercheurs nient l’existence du génocide, ce n’est pas le cas de la défense. Et de revenir sur le cas d’Alison DES FORGES pour souligner que ses relations avec le pouvoir rwandais se sont tendues vers la fin. Le témoin confirme et précise que c’est parce qu’elle avait enquêté sur les exactions du FPR. Mais elle n’a pas du tout voulu minimiser le génocide, elle a toujours mené la lutte contre les négationnistes. Pour lui, Alison DES FORGES est la chercheuse la plus sérieuse, la plus honnête. D’ailleurs, personne ne nie les exactions du FPR.

Maître BOURGEOT revient sur le témoignage de monsieur GUICHAOUA qui a évoqué la fabrication des témoignages. GUICHAOUA serait un pseudo-chercheur ?

« Ce que je sais, c’est que les quelques exemples qu’il donnent sont minimes par rapport aux témoignages qui ne sont pas entendus . » De redire que les témoignages dérangent la politique de réconciliation nationale. La logique du « Nous sommes tous Rwandais » entre en conflit avec le témoignage. «Je n’ai pas la connaissance de la pratique de fabrication de faux témoignages.»

Madame la présidente intervient et dit à l’avocate de la défense que, « témoignages fabriqués ou pas, c’est votre appréciation. Il n’est pas compliqué aujourd’hui de recueillir  des témoignages au Rwanda.»

Maître BOURGEOT évoque alors le personnage de Janvier AFRICA, « un agent du FPR ». Réponse du témoin : «Dire que Janvier Africa est un agent du FPR, c’est de la pseudo-recherche.»

L’avocate de BARAHIRA revient sur son thème privilégié : « Si on ne va pas au Rwanda, on ne peut pas être un bon juge ? On ne peut pas juger convenablement ? »

Madame la présidente reprend de plein fouet l’avocate avant même que le témoin ne s’exprime.

Maître BOURGEOT veut enfoncer le clou et revient sur le transport sur les lieux et la fabrication des faux témoignages, redit que Janvier Africa était un « témoin instrumentalisé pour prouver l’existence des Escadrons de la mort. » On lui fait remarquer que Janvier Africa n’est pas dans le dossier e qu’on pourrait se dispenser d’en parler.

Maître EPSTEIN, avocat de Octavien NGENZI, vole à son secours, passablement énervé. Le témoin lui fait remarquer que GUICHAOUA passe sa vie à déconstruire l’histoire du génocide.

L’avocat se permet de dénoncer la façon dont le témoin se tient à la barre et reproche à madame SIMEONI de ne pas être intervenu. Madame la présidente demande à l’avocat de retirer ce qu’il vient de dire. A maître EPSTEIN, blanc comme un linge, elle demande de « prendre un ton au-dessous » et menace de suspendre l’audience. Maître EPSTEIN aurait bien voulu être présent à l’audience pour pouvoir interroger le témoin, mais il devait plaider ailleurs.( NDR. Effectivement, il était parti pour avoir assigné le CPCR en référé pour non respect de la présomption d’innocence. Il demande la suppression des comptes-rendus du procès sur le site du CPCR. L’audience a été reportée au 1 juin, ce qui a provoqué son profond mécontentement.»

Le calme revenu, maître EPSTEIN demande au témoin si, aujourd’hui, il referait le même film. Monsieur GLUCKSMANN répond par l’affirmative. Il confirme aussi qu’il n’a jamais été sollicité par le TPIR.

Maître BOURGEOT revient sur le plan concerté en rappelant, une nouvelle fois, que le jugement BAGOSORA réfute la thèse du plan concerté et s’étonne que le témoin puisse continuer à être aussi affirmatif. Ce dernier déclare que sa connaissance du dossier n’a jamais été contredite et que c’est par manque de preuves qu’on n’a pu reconnaître un plan concerté. Cela ne veut pas dire que ce ne fut pas le cas. Et d’ajouter : « Pas de plan ? Comment expliquez-vous alors que les gens reçoivent en même temps les mêmes ordres. Il est impossible de mettre en œuvre un génocide sans plan. Ou alors, ce n’est pas un génocide. »

«Vous n’avez aucun doute sur la culpabilité des accusés ? » se hasarde l’avocate. Question qui laisse le témoin sans voix. Pourquoi il n’a pas écrit de livre ? « J’ai fait un documentaire sur ce que j’avais envie de dire !» répond le témoin.

Une dernière question de la défense. « Un historien peut-il prendre la parole dans un prétoire ? Allusion à Henri ROUSSEAU qui avait refusé.

Le témoin de répondre : «Je me suis fait une promesse. Quand une association de rescapés demande ma présence, j’y vais. Quand on écoute la parole des rescapés, on en sort changé !» (Fin)

 

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