5 juin 1994: réunion du haut commandement de l’armée et de la gendarmerie avec le premier ministre Jean Kambanda en vue d’intensifier la guerre et achever l’extermination des tutsi

By Dr BIZIMANA Jean Damascène*

A mesure que les forces génocidaires étaient vaincues et perdaient du terrain, elles intensifiaient les stratégies destinées à accélérer l’extermination des Tutsi dans les localités où il y avait encore des survivants. De gros efforts ont été mis dans le plan de massacres qui a été appelé “auto-défense civile” et qui était un outil pour continuer à distribuer des armes aux milices Interahamwe, intégrer de nouvelles jeunes recrues et leur donner la formation militaire ainsi que l’augmentation du matériel et des munitions servant à tuer. Toutes ces décisions apparaissent dans les notes qui ont été consignées en 1994 par Jean KAMBANDA dans son carnet quotidien qui lui servait d’Agenda ainsi que dans ceux de ses ministres.

LES DÉCISIONS D’INTENSIFIER LES ENTRAINEMENTS MILITAIRES DESTINÉS AUX MILICES ET LA DISTRIBUTION D’ARMES.

Cette réunion du 5 juin 1994 qui avait été organisée par le Premier Ministre, devait aborder deux questions principales. Il s’agissait premièrement de discuter des voies et moyens pour le Gouvernement de KAMBANDA, ses forces armées et ses milices, pour se reprendre et mettre fin à la série de défaites leur infligées sur le terrain par les troupes du FPR Inkotanyi.

Il s’agissait ensuite d’étudier les stratégies adéquates pour poursuivre et accélérer les combats dans tout le territoire qu’il contrôlait en utilisant tous les moyens pour éviter la défaite et intensifier la mise en œuvre  du Génocide qui devait exterminer les Tutsi sur ce territoire.

 Ladite réunion a profondément examiné la situation dans le territoire qui était encore contrôlé par le Gouvernement à Gisenyi, Ruhengeri, Butare et Kigali-ouest. Dans son agenda, KAMBANDA affirme que la réunion a constaté que l’ennemi était militairement plus fort pour plusieurs raisons. Parmi les plus importantes, KAMBANDA et les responsables militaires ont constaté que leurs soldats se décourageaient de plus en plus.

Pour éviter cela, la réunion a décidé que, pour remobiliser les troupes, le Haut commandement des forces armées devait expliquer aux militaires quel cataclysme subirait la population en cas de la prise de tout le pays par le FPR Inkotanyi.

La réunion a également fait état du problème posé par certains de leurs militaires qui étaient devenus des voleurs, surtout de véhicules, et dont le nombre augmentait de jour en jour ; il y avait aussi le problème croissant de militaires qui désertaient et disparaissaient dans la nature en toute impunité, ce qui ajoutait au découragement de leurs collègues encore sur le terrain.

Il a été décidé d’intensifier, dans les régions contrôlées par le Gouvernement, la mobilisation de la jeunesse pour inciter celle-ci à rejoindre les forces armées, l’entrainer et lui distribuer des armes et munitions en vue de combattre le FPR. Il a été donné en exemple, le cas des Préfectures de Butare et de Gikongoro dans lesquelles deux cent (200) jeunes gens avaient déjà été recrutés et commencé les entrainements.

La réunion a félicité les étudiants qui étaient logés dans les bâtiments de l’Ecole agricole et vétérinaire de Kabutare (EAVK), dont la plupart, fuyant la guerre, étaient venus du Groupe Scolaire de la Salle de Byumba, et qui avaient commencé à être entrainés militairement à cette école. Le Gouvernement s’est basé sur cet exemple pour exiger que partout ailleurs la jeunesse devait également être entrainée militairement et recevoir des armes.

A l’EAVK, après avoir été entrainés et reçu des armes, la plupart de ces jeunes gens étaient utilisés pour appuyer les milices Interahamwe lors des massacres. Les étudiants Hutu de l’EAVK ont tué leurs collègues Tutsi, en suivant l’exemple que leur avait donné celui qui était en 1994 leur Directeur, Théophile MBARUSHIMANA.

En effet, pour inciter les jeunes aux massacres, Théophile MBARUSHIMANA a fusillé et tué le premier étudiant Tutsi dans le cadre de donner l’exemple aux étudiants Hutu pour mettre en oeuvre le Génocide, et effectivement ceux-ci ont immédiatement tué leurs collègues Tutsi et d’autres qui s’étaient réfugiés avec eux à Butare en provenance de Byumba.

MBARUSHIMANA Théophile est le fils de Joseph HABYARIMANA-GITERA, fondateur en 1959 d’un Parti politique radical hutu, APROSOMA, et qui en 1959, avait publié “les 10 commandements des Hutu”.

La réunion a aussi décidé que toutes les Banques déménagent à Gisenyi près de la frontière du Congo, pour faciliter le transfert de l’argent si la guerre était perdue; et c’est ce qui s’est effectivement passé. Pour cette raison, le Haut commandement de l’armée a décidé de faire tout son possible pour protéger la route Kigali-Ruhengeri-Gisenyi pour que cet axe ne soit pas assez rapidement contrôlé par le FPR Inkotanyi.

LES PRÉFETS ET LES BOURGMESTRES ONT ÉTÉ MOBILISÉS POUR  INTENSIFIER LES MASSACRES

A part les décisions concernant la situation militaire, des stratégies politiques ont été mises en place, dont la mobilisation de tous les Préfets et Bourgmestres pour accélérer le fonctionnement de l’ “auto-défense civile”, ce qui signifiait accélérer l’extermination des Tutsi, en application des instructions écrites le 25 mai 1994 par le Premier Ministre Jean KAMBANDA et transmises à toutes les autorités, y compris les Préfets et les Bourgmestres.

 Rappelons que ces instructions relatives à l’ “auto-défense civile” rédigées par Jean KAMBANDA le 25 mai 1994 ordonnaient à tous les Préfets de distribuer aux milices Interahamwe tout le matériel nécessaire pour commettre le Génocide. Jean KAMBANDA a avoué ce crime devant le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) et a confirmé que les instructions contenues dans le document intitulé “Directive sur la défense civile” du 25 mai 1994, avaient comme objectif d’inciter « les milices Interahamwe à exterminer la population civile Tutsi dans toutes les Préfectures ; le Gouvernement a porté une lourde responsabilité dans les massacres commis par les milices Interahamwe ».

 Dans cette réunion du 5 juin 1994 entre KAMBANDA et le Haut commandement militaire, il a été également décidé d’attribuer à l’ “auto-défense civile” un budget suffisant, augmenter le nombre de personnes assignées au fonctionnement de ce programme, leur distribuer une plus grande quantité d’armes et d’autres matériels nécessaires.

 La réunion a été informée que des intellectuels étaient prêts à assister le Gouvernement surtout en ce qui concerne la guerre médiatique pour essayer de redorer l’image du Gouvernement génocidaire. C’était nécessaire du moment que les forces gouvernementales étaient accusées par la communauté internationale d’être les seuls responsables de tous les massacres, sans que ceux qui étaient commis par le FPR Inkotanyi ne soient mentionnés où que ce soit.

 Ce raisonnement biaisé ne tenait pas compte de la présence dans les régions prises par le FPR Inkotanyi, de journalistes étrangers et d’agents d’organisations humanitaires internationales de façon que si le FPR avait été responsable des massacres qui lui étaient faussement attribués, ceux-ci auraient pu être révélés par tous ces témoins.

 La réunion a également envisagé qu’il serait possible de redorer l’image du Gouvernement en attirant des Tutsi qui se refugieraient et seraient protégés dans la partie contrôlée par les forces gouvernementales, dans le cadre de démontrer que le Gouvernement ne pouvait pas être accusé de Génocide alors qu’il protégeait des Tutsi qui se sont réfugiés dans son territoire.

 LES FORCES GOUVERNEMENTALES DE KAMBANDA ONT CONCÉDÉ QUE LES TROUPES DU FPR INKOTANYI LEUR ÉTAIENT PLUS FORTES ET PLUS DISCIPLINÉES

 KAMBANDA a écrit dans son Agenda que le Haut commandement militaire lui a concédé que ce qui faisait la supériorité du FPR Inkotanyi qui continuait à gagner sur le terrain de la guerre, c’était surtout l’unité d’action entre leurs structures politiques et militaires.

 Le Haut commandement militaire a également constaté que les troupes du FPR Inkotanyi se battaient sans réserve dans les batailles, contrairement à celles du Gouvernement,  qu’elles étaient bien entrainées militairement, et adoptaient un comportement irréprochable, contrairement aux troupes gouvernementales.

 La réunion a aussi constaté que le FPR Inkotanyi planifiait au mieux la guerre et en assurait un minutieux suivi au jour le jour en s’y consacrant entièrement.

 La réunion a attribué au FPR Inkotanyi une pseudo faiblesse selon laquelle la population ne l’aimait pas, raison pour laquelle il fallait intensifier la mobilisation de la population pour l’inciter encore plus à la haine du FPR, et par conséquent, si nécessaire, à fuir le pays en masse.

CONCLUSION

 Toutes les réunions du Gouvernement qui se sont penchées sur le domaine militaire pendant le Génocide perpétré contre les Tutsi, montrent à souhait la manière avec laquelle le Gouvernement KAMBANDA a mis en oeuvre le plan du Génocide qui avait été préparé bien avant avril 1994 en vue d’exterminer les Tutsi. L’attentat sur l’avion du Président HABYARIMANA a servi de prétexte pour déclencher le Génocide contre les Tutsi. (Fin).

* Dr BIZIMANA Jean Damascène, Executive Secretary National Commission for the Fight Against Genocide (CNLG)