
L’écrivain Philomé Robert
Philomé Robert, journaliste essayiste et romancier, né en 1975 à Limbé, ancien reporter à Radio Vision 2000 et RFI, il présente depuis 2008 la matinale de weekend sur France 24. Auteur de Exil au crépuscule et co-auteur de Haïti réinventer l’avenir, il est également éditorialiste et activiste bénévole pour les droits humains en Haïti. Son dernier ouvrage Vagabondages Ephémères est publié en 2022.
Durant les Rencontres Internationales du Livre Francophones de Kigali du 26 au 29 Mars, l’écrivain Philomé Robert (PR) d’origine haïtienne parle de son œuvre dans une interview exclusive accordée à André Gakwaya de l’Agence rwandaise d’Information (ARI).
Couverture de son roman publié en 2022
ARI – Combien d’ouvrages avez-vous publiés ?
PR – Alors, j’ai publié une quantité de textes, je ne me souviens pas de tous les titres, parce qu’il y a aussi des livres collectifs. Mais là, le tout dernier s’intitule Fiat Lux, un recueil d’éditoriaux que je publie chez un éditeur haïtien-rwandais, qui s’appelle Josli, la maison s’appelle BridgeVision, et c’est le tout dernier. Avant ça, il y a eu le roman Vagabondage Éphémère, publié chez Caraïbes Éditions. Et entre les deux, j’ai publié une nouvelle dans un livre collectif publié au Rwanda qui s’appelle L’Antre des Anges. Et le livre collectif s’appelle Littérature et Mémoire, et je l’ai publié au Maroc dans le cadre d’un événement qui s’appelle Littérature Itinérante. Et puis avant cela aussi, j’ai un livre collectif qui s’appelle Haïti Réinventer l’Avenir, publié en 2012. J’ai un premier récit publié pareil en 2012, et j’ai un autre texte aussi qui s’appelle Jeunes Africains et Caribéens face à l’avenir, et publié pendant le Covid-19, si mes souvenirs sont bons, sous la direction d’un sociologue camerounais qui s’appelle Jean-Célestin Djange. Et puis sinon, j’ai écrit des préfaces ou des postfaces pour des auteurs haïtiens.
ARI-Autrement dit combien de romans ?
PR – Un roman, un récit, une nouvelle et des livres collectifs, et un second roman qui sort à la prochaine rentrée littéraire, qui va d’ailleurs s’intituler Port-au-Prince Cotonou, un écho sans retour. C’est un livre dans lequel je raconte l’aventure des cadres haïtiens venus en Afrique travailler comme assistants techniques au lendemain des indépendances pour porter leur concours à la construction des nouveaux Etats, le Sénégal, le Cameroun, les deux Congo, le Tchad et autres. Et les haïtiens ont été en première ligne pour former la première génération d’Africains. Ils étaient là partout sur tous les fronts, africains aussi, parce qu’ils ont matérialisé l’universalité haïtienne de soutien, de support, d’aide aux droits humains. Justement, hier, on en parlait.
Quelques cas précis, comme le doyen de la Faculté de Médecine de Lubumbashi. Le docteur Talleyrand. Le docteur Daniel Talleyrand. Le président de la Cour Suprême du Bénin. Mme Ouassou, qui est décédée, mais qui était haïtienne. J’ai un ami Congolais de Brazzaville, qui s’appelle David Goma, qui est pasteur, et qui me raconte souvent l’histoire de ses enseignants haïtiens quand il était à l’école à Brazzaville dans les années 60-70. Je pense à quelqu’un comme Raoul Peck, par exemple, grand réalisateur qu’on connaît notamment du film Sometimes in April, qui a réalisé aussi Lumumba, la mort du prophète, sur le destin de Patrice Lumumba. Raoul Peck a grandi au Congo de parents qui étaient assistants techniques en Afrique, au Congo.
J’ai une ancienne ministre haïtienne en tête qui s’appelle Marie-Laurence Josselin-Lasègue, qui a grandi également au Congo, qui d’ailleurs va assez régulièrement au Congo. Il n’y a pas longtemps d’ailleurs, j’ai croisé une amie éditrice et opératrice culturelle qui s’appelle Tshiseka Lubelt, qui organise un festival en Guyane, et on se dit bonjour, et je lui dis sur quoi je travaille, et elle me dit que moi aussi j’avais des professeurs haïtiens parce qu’elle a grandi au Congo, et ses professeurs étaient haïtiens. Donc j’ai décidé de raconter sous la forme de romans cette aventure-là, et je mets en scène deux enfants, Léon et Nortilia, qui se rencontrent à la faveur d’un événement patriotique, un jour de célébration nationale, et qui vont faire le vœu, aidés, guidés par un personnage mystérieux et fantasque, et peut-être un peu divin, et qui vont faire le vœu de quitter le pays le plus tôt possible.
L’histoire se passe à la sortie de l’occupation américaine, de la première occupation américaine, et quitter le pays veut dire aller en Afrique et travailler, donner à l’Afrique finalement ce qu’elle nous a donné, à savoir un berceau, une culture. C’est autour de quoi devrait tourner le futur roman qui sort en septembre, « Port-au-Prince Cotonou, un écho sans retour ». C’est le titre provisoire, mais on va faire en sorte que ce soit définitif.
Lancement à Kigali de son livre FIAT LUX, lors des Rencontres du Livre Francophone, avec une présentatrice, et son compatriote écrivain et éditeur Joe E. Sully
ARI – Et justement, « Vagabondages éphémères », sur quoi se focalise ce roman?
PR – « Vagabondages éphémères », c’est l’histoire d’un jeune, Gabriel, qui est un architecte à la dérive, comme le dit la quatrième de couverture, et qui décide à un moment donné de s’extraire d’un milieu extrêmement dur, extrêmement violent, d’un pays extrêmement dur, extrêmement assassin, un pays parricide, maricide, appelez-le comme vous voulez, et qui décide de partir. Pour partir, il doit faire la queue devant une ambassade étrangère, dont le pays ouvre grands les bras aux haïtiens, et ce pays en l’occurrence, c’est le Brésil. Cela aurait pu être l’Argentine, le Chili, parce que Gabriel fait partie de ces jeunes qui ont été happés par dizaines, voire par centaines de milliers par des pays d’Amérique latine, comme le Brésil, l’Argentine, le Chili.
À la faveur de ce déplacement devant cette ambassade, Gabriel va tomber sur une femme, qui va l’emmener avec lui. Dans ce voyage-là, qui est une espèce d’arrachement aussi, alors même qu’il voulait partir, c’est un exil volontaire pour le couple, il va vivre un certain nombre d’aventures. À un moment donné, il s’opère une sorte de bascule, parce qu’il y a un enfant qui va intervenir là-dedans, et Gabriel va se mettre à courir après quelque chose qu’il pense qu’on lui a volé, ce qui va occasionner un certain nombre de voyages, dont l’un sera fondateur essentiel, parce que ce voyage-là se fera là aussi en Afrique.
Pourquoi vagabondage? Parce que c’est quelqu’un qui se balade tout le temps, et pourquoi éphémère? Parce qu’il ne sera jamais au même endroit. En résumé, c’est ça.
ARI – Cela me ramène à votre exposé d’hier. Beaucoup de femmes autour de Gabriel. Pourquoi justement beaucoup de femmes autour de Gabriel? Est-ce que ça va déterminer son destin?
PR – Son destin est marqué par les enseignements de sa mère quand il était petit. Sa mère mourra très tôt, très vite, mais dont les paroles, les enseignements, parfois même des sermons, resteront gravés dans sa mémoire et feront de lui quelqu’un d’à part, quelqu’un qui est en rupture permanente, quelqu’un qui ne s’occupe pas des normes, quelqu’un qui a une humanité profonde, et même si la manifestation de cette humanité profonde signifie se mettre en porte-à-faux par rapport à une société extrêmement théodore, extrêmement normée, et qui ne veut rien entendre, qui ne lui ressemble pas, qui ne lui correspond pas.
La première femme dans la vie de Gabriel, comme jeune garçon, c’est sa mère. On dirait que c’est un peu le cas de beaucoup de jeunes garçons. La mère de Gabriel est Eloïse, c’est quelqu’un qui est assez particulier, c’est quelqu’un qui boit beaucoup, c’est quelqu’un qui élève seule ses enfants, qui a un mari qui ne s’occupe pas d’elle, de toute façon, elle ne s’en fiche.
C’est quelqu’un qui décide de vivre selon ses propres règles. C’est une rupture complète par rapport à l’espace dans lequel ils vivent. Plus tard, Gabriel cherchera peut-être toujours sa mère à travers les femmes qu’il va rencontrer, avec des histoires heureuses ou malheureuses, c’est selon lui. (A suivre…)